Les causes exactes de la vente d’Avalon Hill sont diverses. Si la division jeu du groupe Monarch marquait des bénéfices en 1996 et 1997, elle fut largement déficitaire en 1998. Le temps n’était clairement pas au beau fixe pour les jeux cartonnés : si la société vendait jusqu’à 100.000 copies de ses jeux dans les années 70, en cette fin de siècle, atteindre les 10.000 devenait une gageure. Chaque dollar consacré à la production d’un jeu ne ramenait que 66 cents ! La fin de l’imbroglio juridique autour du nom Civilization - le jeu vidéo de Microprose d’un coté ; la version plateau sous licence Avalon de l’autre – qui obligeait à céder les droits sur ce jeu phare et de payer d’important dommages et intérêts, a eut raison de A. Eric Dott. La proposition d’Hasbro était évidemment alléchante, surtout lorsque l’on sait que l’ogre des Hassenfeld Brothers rachetait Micropose dix jours plus tard…
Il y a un peu plus d’un mois, et dans une relative indifférence générale, un acteur incontournable de l’histoire ludique disparaissait après 80 ans d’une vie bien remplie : Charles S. Roberts. Le fondateur de la mythique maison d’édition Avalon Hill fut un auteur précurseur, un véritable initiateur, dès 1950, de la vague des jeux de simulations qui explosera quelques décennies plus tard. Rétrospective.
1952. Dans son petit appartement de Baltimore, Charles S. Roberts, alors officier d’infanterie, crée Tactics, une simulation de conflit entre deux pays imaginaires. Sans le savoir, Roberts pose, à renfort de petits pions carrés et d’une carte quadrillée, les bases d’un nouveau genre ludique : le wargame. Vendue par correspondance, l’initiative se solde par un succès d’estime : plus de 2000 boites s’écoulent tranquillement jusqu’en 1958, date à laquelle Roberts décide de créer sa société, The Avalon Hill Company. N’en déplaise aux aficionados de la Dame du Lac, la référence arthurienne n’est que secondaire : Avalon était le quartier de résidence de Roberts et le « Hill » n’est dû qu’à la colline sur laquelle se perchait sa maison ! Trois jeux vont sortir lors de la première année d’activité : Tactics II, l’édition révisée du premier opus ; Gettysburg, une simulation de la célèbre bataille du général Lee ; et Dispatcher, un jeu pour deux où chacun endosse le rôle d’un aiguilleur de chemin de fer. Tous trois crées par Roberts, ces titres marquent un véritable renouveau du jeu de société, tant dans le forme que dans le fond. La mention « Adults of all ages, 12 years and up», exposée sur chaque boite de jeu, annonce la couleur et rompt avec une production américaine majoritairement destinée au grand public. La ligne éditoriale, voulue par Roberts et Thomas N. Shaw - le second monsieur Avalon dès 1958 - est de proposer des jeux «authentic » et « realistic » ! Par le biais de batailles historiques (D-Days ; Chancellorsville, le premier wargame à hexagones), de thèmes tirés du quotidien (Verdict, Management,…) ou d’événements sportifs (Le Mans, Baseball Strategy, Football Stategy), l’objectif est de retranscrire au plus juste le réel – éternelle problématique esthétique des arts - et de laisser les joueurs le (re)vivre, le ressentir. Au niveau formel, 1963 marque une rupture esthétique. Le boitage et la présentation uniforme sont abandonnés au profit du fameux format Bookshelf, apparat de livre prêt à intégrer une bibliothèque. Au-delà de ce virage graphique, le premier jeu de cette nouvelle gamme affiche une volonté de toucher un public plus large : Word Power (Tom Shaw/1963) accueille un plateau type Monopoly sur lequel les joueurs tentent de former des mots à l’aide de synonymes et autres antonymes. Dans cette optique d’ouverture, quatre jeux pour enfants voient le jour durant cette même année (Imagination ; What time is It ; Doll House ; Trucks, Trains, Boats & Planes).
Realistic ! L’orientation grand public n’a pas porté ses fruits et Avalon Hill est en faillite le vendredi 13 décembre 1963. La société est malgré tout sauvée par ces investisseurs : J.E. Smith Co., qui s’occupe du packaging, et Monarch Printing, de l’impression, réinjectent des dollars et restructurent la société. Avalon Hill devient une division du groupe Monarch Services, Tom Shaw devient directeur, J.E. Sparling nouveau président et le reste du personnel est tout simplement viré. Charles Roberts, pour sa part, quitte la branche jeux pour s’occuper de l’impression au sein de la maison mère. Le rythme de parution, beaucoup moins agressif que celui des concurrents - environ quatre titres par an – se poursuit et permet de voir arriver sur le marché des wargames tel que Afrika Korps (1964), Battle of the Bulge (1965) ou Panzerblitz (1970) mais aussi des jeux plus accessibles qui permettent de dégager des bénéfices. C’est le cas de Outdoor Survival (1972), un jeu dans lequel les joueurs tentent survivre dans différents milieux extrêmes. Jugé très médiocre par Tom Shaw, Outdoor devient néanmoins un véritable best-seller et permet de remettre sur pied la maison d’édition de Baltimore.
L’exigence de l’originalité En 1971, un virage stratégique s’opère au sein de la maison d’édition: Monarch nomme un nouveau président, A. Eric Dott. Même si les changements éditoriaux ne seront visibles que quelques années plus tard, cette modification de statut annonce une politique marketing beaucoup plus agressive. Monarch se charge toujours de l’impression mais Eric Dott rachète J.E. Smith Co. Avalon Hill contrôle ainsi tout les étapes de production, du développement à l’impression, et permet d’éviter des intermédiaires souvent trop couteux pour la survie de la compagnie. Pendant les cinq années suivantes, Avalon Hill ralentit le développement en interne et acquiert des jeux sous licence, les enrichissant graphiquement et ergonomiquement. Des jeux exigeants mais ô combien originaux voient le jour, comblant généralement un fossé entre le jeu de société classique et le wargame trop spécialisé. C’est ainsi que des titres tels que Diplomatie, Kingmaker, StarShip Troopers attirent un public plus vaste et forgent l’identité de la compagnie auprès des joueurs. Fort de ces succès commerciaux, Avalon Hill frappe un grand coup : en 1976, elle acquiert la collection de jeux 3M, la célèbre maison d’édition de jeux en format Bookshelf. Une vingtaine de titres, auparavant supervisés ou crées par Sid Sackson et Alex Randolph, subissent un ravalement de façade et arborent le logo AH. La santé financière de la société est au beau fixe, l’embauche se veut plus aisée, et le département R&D accueille maintenant le fleuron de la création ludique américaine. Parmi ces designers, Alan R. Moon - créateur quelques décennies plus tard du hit de Days of Wonder Les aventuriers du Rail - rejoint l’équipe en 1979.
Carton vs Pixel Les années 80 peuvent être considérées comme l’âge d’or d’Avalon Hill : des titres mythiques, tels que Civilization ou 1830, Britannia ou Dune, intègrent un catalogue impressionnant. Mais l’arrivée des jeux vidéo va modifier cette ascension : les joueurs de jeux de simulation abandonnent peu à peu les pions cartonnés pour des pixels monochromes. La compagnie de Roberts se lance dans l’aventure avec des productions qui la mineront, telle que la bataille autour du titre « Civilzation » (cf. Hasbro en Avalon]. Les dix dernières années d’Avalon Hill sont bien moins prolifiques que les trente premières : les publications sont majoritairement des extensions de hits existants – ASL en tête – et malgré quelques très bons titres de jeu de société (Barbe Noire, Res Publica Romana, l’Age de la Renaissance), la société et son catalogue sont vendus à Hasbro en 1998, pour la modique somme de 6 millions de dollars. En contemplant ce qu’Hasbro en a fait depuis plus de 10 ans - les déclinaisons d’Axis & Allies se partagent l’affiche avec des variations de Risk et les titres originaux tels que Betrayal at Houseon the Hill sont bien trop rares-, une seule constatation : Avalon Hill est bien mort le 4 Aout 1998. Fin d’une histoire qui a permis à toute une frange de joueurs de devenir des passionnés soucieux d’originalité et de qualité éditoriale. L’histoire du jeu moderne fut nourrie par deux lettres maintenant synonymes d’une période prolifique pour le jeu de société. A l’instar de l’île légendaire, Avalon Hill est devenu un lointain souvenir, sorte de mythe ludique que seul le dépoussiérage de boites introuvables peut raviver. Charles S. Roberts, Rest in Peace !
Manuel Rozoy Article initialement paru dans JsP n°51
bdm : La version "Get Bit" , qui va sortir chez Bombyx, si mes infos sont exactes dans une petite boite métal à 13 euros seulement, possède un matériel plutôt [...]Voir l'article
claudeJSP : Le jeu arrive chez Gigamic ;-) Voir l'article
Tontonlulus : je ne connais pas l'autre jeu mais celui ci me semble tres amusant et tres jolie (le materiel semble coloré et très soigné). Il me donne envie de l'acheter pour le sortir aux [...]Voir l'article
totoropatate : C'est sûr, il y a tellement e jeux qui nous font envie.... Voir l'article
Regoll : C'est coloré, beau et apparemment intéressant stratégiquement. Il pourrait bien rejoindre ma ludo celui là.....enfin peut être car si j'achète tour ce qu'il [...]Voir l'article
mormorod : Ouais pareil, je ne vais pas y passer cette année... c'est vraiment dommage au vu de cette annonce. Voir l'article
claudeJSP : Oui, effectivement, le mécanisme de base est quasi identique. Kalimambo exploite l'idée d'un danger présent derrière ET devant. Malheureusement, peut y avoir embouteillage [...]Voir l'article
vlan : et dire que cette année j'ai choisi de ne pas y aller... Voir l'article
bdm : Euh... comment dire... c'est EXTREMEMENT proche d'un jeu sorti en 2007, Get Bit http://www.boardgamegeek.com/boardgame/30539/get-bit et qui doit normalement être publié dans notre langue [...]Voir l'article
claudeJSP : Merci Manu pour ce précieux complément d'info. Et cela confirme que Scrabblish et Esquissé ? sont TRÈS proches ;-) Voir l'article
Manu_JSP : plus d'info sur le site de Bruno Faidutti : http://www.faidutti.com/index.php?Module=ludotheque&id=690 Voir l'article
Manu_JSP : C'est l'édition française de Telestrations sortie aux US en 2009, qui était la mise en boite d'un jeu du domaine public (Eat Poop You Cat). Et c'est très bien ! Voir l'article
Julien JSP : Je suis moi aussi déçu de ne pas retrouver un petit Jurassik dans la sélection enfant. Pour le reste elle me semble très bien cette liste. Entre Fame Us et Takenoko mon [...]Voir l'article
Markulf : Idem. Encore une fois, j'ai pris beaucoup de plaisir à lire un article de Claude. L'analyse est agréable et intéressante. Merci et bravo! Voir l'article